La politique migratoire de ce gouvernement ne cesse de se durcir. Depuis l’ignoble loi Asile & immigration du 10 septembre 2018, les obligations de quitter le territoire se multiplient, les centres de rétention administrative sont surchargés et il est désormais autorisé d’y enfermer des enfants.

A la fin du mois de janvier, une famille Albanaise, les Mehemti, a été arrêtée un matin et renvoyée par avion à Tirana. Cette famille vivait paisiblement à Pamiers en Ariège, et les 3 enfants étaient scolarisés depuis plusieurs années à l’école de Lestang. Pour les équipes enseignantes, les parents d’élèves, les enfants de l’école et de nombreuses personnes qui ont découvert cette affaire, la décision de briser la vie de cette famille apparaît comme injuste et  révoltante.

J’ai été profondément touché par cette histoire, dont j’ai découvert qu’elle n’était qu’une toute petite partie du drame qui s’est joué ce mardi 28 janvier pour de nombreuses familles dans toute l’Occitanie. C’est pourquoi j’ai décidé de rédiger une lettre ouverte adressée au Président de la République, que je souhaite vous livrer aujourd’hui.

 

Un Mardi matin vers 6h30, des policiers ont frappé à la porte de Michel. Tous s’accordent à dire que Michel est un type bien, le genre de personne toujours prêt à aider son prochain. Les policiers étaient au nombre de 5 ou 6, avec un interprète. Michel héberge une famille d’origine albanaise. Zaïmir, Nevila, et leur trois jeunes enfants : Negi, 4 ans ; Gezim, 8 ans ; et Fatjon, 11 ans. Ils sont scolarisés à l’école de Lestang à Pamiers depuis 3 ans déjà, pour les deux plus âgés. Pour le directeur et les enseignantes, ce sont des élèves très agréables et sérieux.

Le petit Gezim par exemple, est ami avec tout le monde dans sa classe. Il est très apprécié par ses camarades. Il a d’excellents résultats en mathématiques et a aussi un vrai talent pour le dessin. D’ailleurs c’est lui qui fait presque tous les dessins pour la classe.

Ce mardi matin donc, la famille est encore endormie quand la police se présente à la porte. Michel comprend tout de suite de quoi il s’agit. Tout se passe sans violence physique, mais la violence psychique elle, est bien réelle. La famille Mehmeti est étroitement encadrée par les forces de polices. Nevila, enceinte de 4 mois, et les trois enfants sont en pleurs. Zaïmir est complètement impuissant.

« Prenez vos affaires, il faut y aller ». Pas le temps de rassembler des bagages. « Ne vous inquiétez pas, vous aurez la possibilité de refuser d’embarquer dans l’avion ». Ce n’est pas vrai, mais les policiers veulent que ça aille vite. Il ne faudrait pas trop attirer l’attention des voisins, qui ont tissé des liens avec la famille. Menotté devant ses enfants et pressé par la police, Zaïmir oubliera de prendre sa boîte de médicaments. Il est diabétique.

La famille a été transportée à l’aéroport de Blagnac, dans deux fourgons séparés : un pour les enfants, un autre pour les époux. A l’aéroport, racontent les Mehmeti, lorsqu’ils ont voulu exercer le « droit » évoqué avant leur départ de refuser de monter dans l’avion, la police les a d’abord invités à venir signer des papiers. Mais tandis qu’ils s’écartaient des autres familles rassemblées pour le départ, d’autres policiers ont fait monter les enfants à bord de l’avion… Drôle de méthodes… Dans ces conditions, les parents n’ont pas eu d’autre choix que de suivre leurs enfants et de monter dans cet avion.

A l’école de Lestang, lors du rassemblement le vendredi suivant dans l’après-midi, tout le monde est encore sous le choc. Le directeur de l’école, devant les nombreux soutiens rassemblés, enseignant.e.s, parents d’élèves, camarades de classe, associations et journalistes, exige des explications de l’Etat. Il pointe les irrégularités observées dans la procédure. « On ne peut pas laisser traiter nos enfants de cette façon-là ! », dit-il.

Gezim était le meilleur ami de Pablo. « Est-ce qu’il a été expulsé parce qu’il est pauvre ? », demande ce dernier à sa maman. « Est-ce qu’il va revenir ? » Nolwen a bien du mal à expliquer à son fils pourquoi toute la famille Mehmeti a subitement disparue.

Leur voiture, leurs vélos, sont encore devant la maison, proche de l’école. Les casiers des enfants sont encore chargés de leurs affaires, qu’ils n’ont pas pu emporter. Devant le parvis de l’établissement, c’est l’indignation, la tristesse et la colère que l’on peut lire sur les visages.

La maîtresse de Gezim cherche une certaine consolation, en se disant qu’au moins, le petit garçon emporte avec lui le merveilleux souvenir de cette belle journée au ski qu’il a passé avec ses amis le vendredi précédent.

Les Mehmeti font partie des huit familles albanaises vivant dans au moins cinq départements d’Occitanie (Ariège, Lozère, Haute-Garonne, Pyrénées Orientales, Hérault), qui ont été arrêtées entre lundi et mardi. La plupart d’entre elles ont été « raflées » lundi 27 janvier, et elles ont passé la nuit au Centre de Rétention Administrative (CRA) de Cornebarrieu. Certaines ont été enfermées dans un secteur du CRA qui n’était pas habilité à les accueillir. En Lozère, une mère de famille enceinte a fait un malaise lorsque les policiers sont venus l’arrêter, et elle a été conduite à la maternité de Mende. Son mari et sa fille de 4 ans ont été amenés au CRA puis expulsés avec les autres. Les associations ont dénombré au moins 12 enfants de 18 mois à 16 ans, ainsi qu’un enfant majeur dans ce convoi. Des témoignages rapportent que des mineurs ont été interpellés par les forces de l’ordre alors qu’ils se trouvaient en classe, à l’école, comme ce fut le cas à Montpellier par exemple. 

Au total, ce mardi 28 janvier, ce sont 31 personnes qui ont été expédiées vers Tirana. Il s’agit d’une nouvelle opération de grande envergure orchestrée par le gendarme de l’immigration de l’Union Européenne, l’agence Frontex. Elle a fait affréter un avion avec des policiers albanais à son bord pour embarquer tout ce petit monde, direction l’Albanie. Ce n’est pas la première fois que Frontex mène ce genre d’opération en Occitanie. La dernière remontait au mois de septembre. 54 vols d’expulsion ont été coordonnés par Frontex au cours de l’année 2018, ce qui place la France au troisième rang des pays européens ayant le plus recours à ce type d’opérations.

Alors que Nicolas Sarkozy était Ministre de l’Intérieur, une circulaire de 2005 stipulait qu’il « convient, pour des raisons évidentes, d’éviter (…) des démarches dans l’enceinte scolaire, ou dans ses abords ». La « droite dure » de l’époque n’avait pas osé franchir le Rubicon. Mais vous monsieur le Président de la République, en César jupitérien, vous transgressez et vous foulez au pied les règles humanistes qui fondent notre République. « L’Aléa jacta est » que vous prononcez anéanti l’espoir. Vous voilà responsable du malheur de ces femmes, de ces hommes et de leurs enfants. Lorsque vous agissez ainsi, vous engagez la France dans une dérive autoritaire inacceptable. 

Quelle loi vous autorise à penser que nous acquiescerions au bannissement de nos collègues, de nos amis, de nos sœurs et frères et de leurs enfants ? L’ignoble loi « asile-immigration » que vous avez portée et que votre majorité a votée ? C’est un peu léger face à l’amitié, l’amour ou tout simplement notre conscience.

Souvenez-vous, monsieur le Président de La République, que c’était pour « faire barrage » au programme nauséabond du Front national que le suffrage des françaises et des français s’était porté sur votre candidature. Entendez encore, monsieur le Président, qu’en matière de politique aussi, le peuple français préfère l’original à la copie. 

Votre politique banalise et conforte les thèses défendues par l’extrême droite en matière d’immigration. En cela, monsieur le Président, vous portez une lourde responsabilité devant l’histoire. Notre histoire, celle de la France qui se souvient, parce qu’elle ne veut, en aucun cas, voir ses pires moments se répéter.

Michel Larive
Député de la 2e circonscription de l’Ariège