Le groupe Conforama, qui a connu un développement remarquable depuis une cinquantaine d’années, est au bord du gouffre. La direction a annoncé début juillet la suppression de 1900 emplois et la fermeture de 32 magasins en France et des 10 magasins de sa filiale Maison Dépôt. Les 19 salariés de Conforama Pamiers, qui figure sur la liste des magasin sur la sellette, ont lancé un mouvement de grève après ces annonces. Ils m’ont contacté par l’intermédiaire de mon collaborateur, pour m’informer de la situation, et me faire part de leur désarroi et de leur colère. La direction leur aurait promis des indemnités de licenciement ridicules, compte-tenu de l’ancienneté de certain.e.s salarié.e.s.

J’ai donc rédigé une question au Ministre de l’Économie et des Finances, M. Bruno Le Maire, en lui demandant ce qu’il comptait faire pour préserver les nombreux emplois menacés et sauvegarder l’enseigne Conforama (lien vers la QEAG), et j’ai rendu visite aux salariés menacés à Pamiers le 22 août pour les soutenir. A cette occasion, j’ai eu l’opportunité de m’exprimer au sujet de cette affaire devant les caméras de France 3 Région.

Contrairement à ce que beaucoup voudraient nous faire croire, le plan de restructuration annoncé n’est pas la conséquence d’une mauvaise conjoncture économique, de la concurrence exercée par le commerce en ligne, ni de l’accumulation des pertes d’exploitation. Cette hécatombe est la conséquence directe de la crise que traverse la holding financière qui détient l’enseigne, Steinhoff International. 
 
De quoi parle-t-on ? Eh bien plus de 12 milliards d’euros de capitalisation boursière du groupe Steinhoff se sont évaporés fin 2017/début 2018, après la découverte d’une fraude comptable évaluée à 6,5 milliards d’euros. Le capital de Steinhoff s’est réduit à environ 500 millions d’euros et sa dette s’élève à plus de 9 milliards d’euros. La conséquence de cette quasi-faillite du groupe, c’est qu’il a perdu la plupart de ses lignes de crédit et que ses créanciers lui mettent la pression pour récupérer rapidement leurs billes.
 
Les premiers éléments de l’affaire laissent penser que les responsables de cette situation seraient une poignée de truands de la finance, qui pendant des années auraient utilisé Steinhoff pour réaliser de juteuses opérations financières en toute discrétion, pour leur propre compte, en s’emparant d’abord de biens immobilier et autres actifs par le biais de sociétés offshores, pour les louer ensuite à Steinhoff puis les revendre au prix fort. Leurs magouilles auraient fini par ruiner le groupe, lorsque le scandale a éclaté fin 2017. En dépit d’une longue série de faits, révélés notamment par un audit interne du cabinet PwC, les coupables présumés demeurent impunis à ce jour, et certains d’entre eux au moins continueraient leur petites affaires sans être inquiétés. La plupart d’entre eux sont totalement inconnus du grand public.
 
Parmi les personnages sur lesquels pèsent de sérieux soupçons, se trouvent Markus Jooste, Ben La Grange, Malcom King, Georges Alan Evans, et même le “trop naïf” fondateur de la Holding, Bruno Steinhoff, son frère Norbert, et sa fille Angela Krüger-Steinhoff, qui elle, est encore aujourd’hui membre du directoire du groupe Steinhoff. Les journalistes d’amaBhungane et du Financial Mail ont décortiqué leurs activités en Suisse, à Jersey, aux Bahamas et aux Îles Vierges Britanniques… En cherchant bien, nottament dans les Panama Papers, ils ont retrouvé les sociétés écran aux noms austères, derrière lesquelles Jooste et ses amis auraient dissimulé leurs visages pour échapper aux autorités de contrôle : Warren Trustees, The Marksman, Nordic, Pavillon, Marketing & Developpement, Formal Investments, Spearhead, Alvaglen, Hemisphere, et bien d’autres encore.
 
Si les soupçons sont confirmés, tous ces gens-là devraient être poursuivis et condamnés à des siècles de prison et à des centaines de millions d’euros d’amendes, sinon des milliards. Mais à ce jour les procès à leur encontre ne sont pas légion, ou bien portent sur des points de détail. La société mère Steinhoff a attendu cet été pour engager des poursuites contre Markus Jooste, qui était encore son directeur général jusqu’en décembre 2017. Elle lui réclame des sommes ridicules comparées aux pertes dont il s’est rendu responsable. D’autres procès sont à venir, plus sévères, il faut l’espérer. 
 
Dans ce genre d’affaire, si les faits sont avérés et les coupables reconnus, alors tous les fonds de ces criminels de la finance devraient être saisis et utilisés pour remettre à flots les très nombreuses entreprises qui, à travers le monde, sont mises en péril par le véritable hold-up qu’ils ont orchestré durant plus d’une décennie.
 
Pour en revenir à l’enseigne Conforama, ce n’est pas la première fois de son histoire qu’elle se retrouve entre les mains de malfrats en cols blancs, depuis que ses fondateurs s’en sont débarrassés pour un bon prix. Mais jusqu’à aujourd’hui, l’enseigne avait été relativement préservée des méfaits des financiers, car elle suscitait un certain intérêt chez ses propriétaires, qui voyait en elle une source de profits importante.
 
Malheureusement il semble que les choses soient très différentes aujourd’hui, et la situation du groupe Steinhoff est si catastrophique que Conforama va très certainement payer un tribu plus lourd encore que celui annoncé en juillet par la direction. Le nouveau PDG Cédric Dugardin, en poste depuis 5 mois, assure qu’il n’y aura pas de vente à la découpe de l’enseigne Conforama, mais c’est pourtant bien ce qui risque d’arriver si l’État n’intervient pas rapidement et de manière ferme.